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Il est très rare de nos jours de croiser un Tunisien portant une chéchia même en plein hiver. Est-ce anormal ? Est-il obligé de la mettre ? Si oui, au nom de quoi ? Qui nous a légué ce couvre-chef qui a connu toute une époque faste puis une décadence cuisante ? Et surtout, comment s’en sortent aujourd’hui les professionnels de la Chéchia qui y tiennent beaucoup et malgré tout ? 
Dans les environs de la Mosquée Zitouna, vers la Kasbah, une ruelle cloutée à votre droite : c’est l’entrée du souk Chaouachyya. Certaines boutiques ont fermé. D’autres sont ouvertes comme pour tenir tête à une crise latente qui perdure déjà depuis bien des années. En fait, ce n’est ni la misère totale, ni, surtout pas, la prospérité ; c’est au gré des jours, quelques hauts et beaucoup de bas, surtout en été. Mais elles sont là, comme les vestiges d’une époque surannée.
 
Petite page d’Histoire
 
L’Histoire de la chéchia en Tunisie, il faudrait l’appréhender avec des gants de laine justement, tant elle semble ne s’appuyer sur aucun document académique ou scientifique. Partout, à son propos, les ouï-dire l’emportent, même si certaines sources s’obstinent à prouver tant bien que mal leur véracité, leur authenticité. La voici cette page d’Histoire, cousue de témoignages divers, de souvenirs frappés de flou…
Dans leur propagande l’Islam à travers le monde, les musulmans se seraient vraisemblablement rendus jusqu’au Caucase. Car dans cette chaîne de montagnes comprises entre la mer Noire (URSS) et la Caspienne (Iran) avaient vécu les…Tchétchènes, peuple caucasien connu pour être musulman. Le froid qui sévissait en permanence (jusqu’à neuf mois d’hiver) dans cette région extrême de l’Europe obligeait ses habitants au port d’un bonnet de laine. Rien, aujourd’hui, ni personne ne peut dire avec exactitude comment était appelé chez les Tchétchènes ce couvre-chef, mais il demeure quasi certain que les propagandistes avaient tiré tout droit le mot ‘‘chéchia’’ du nom même de ce peuple qu’ils avaient converti à l’islam. En quelle année sommes-nous ici ? Il serait hasardeux d’avancer une date. Mais si nous prenions le risque de considérer ce qui précède comme étant de l’Histoire authentique, nous serions probablement dans les années qui ont juste suivi la mort du Prophète (632), soit au VIIème siècle. En revanche, il y a lieu de tenir pour vraie l’origine tchétchène, donc soviétique, de la chéchia, à ceci près que les formes originales et actuelles sont assez différentes. 
 
Maintenant, la légende veut que les propagandistes, en quittant le Caucase, soient sortis avec quelques sujets tchétchènes pour séjourner un laps de temps à Kairouan. 
 
Evidemment, avec eux, a émigré pour la première fois la chéchia qui, à cause de son feutre, était aussi dite Farfouria par les Arabes musulmans. Mais pourquoi précisément à Kairouan, cette escale ? La légende, sans réponse, reste muette là-dessus. De là, en tout cas, ils seraient repartis vers l’Andalousie, en Espagne. Ici, solidaire, l’Histoire rejoint la légende : «Envahie par les Vandales au début du Vème siècle, l’Andalousie passa aux mains des Arabes de 711 à 716. Cordoue est la capitale d’un Emirat, puis (en 929) d’un puissant Califat, foyer de la culture musulmane en Occident. Au milieu du XIème siècle, le Califat se défait en petites principautés, ce qui facilite La Reconquista espagnole. La victoire chrétienne (1212) marqua le début de la décadence musulmane ; en 1492, la prise de Grenade par les Rois catholiques met fin à l’histoire de l’Andalousie maure. Au XVIème siècle, les Maures d’Andalousie sont acculés à la conversion au christianisme. Mais Philippe II, les soupçonnant de ne pas s’être réellement convertis, les chassa vers 1610… ».
 
Désormais, le doute n’est plus de mise. Chassés, les Andalous ont tenu à sortir avec eux maintes affaires propres et des objets de valeur ; ils sortirent des bagues dans de la Baqlawa, des bracelets dans des kaâk ouarqa et, entre autres, des grains de chardon dans des banadhêj, le tout, évidemment, pour échapper au contrôle drastique des chrétiens. Après de brefs séjours au Maroc et en Algérie, ils se sont installés cette fois-ci à Tunis, dans un quartier qui porte aujourd’hui encore leur nom : « Quartier des And’louss ». Il n’est pas très risqué d’affirmer qu’en ce début du XVIIème siècle, et un peu grâce aux Andalous de Tunis, l’artisanat (Jebba, chéchia, Fouta et Blouza, la broderie, le sefsari, l’argent…) connut un début d’activité intense. Sur moins de deux millions d’habitants, la Tunisie d’alors comptait pas moins de 200 chaouachis, des fabricants de chéchia, alors que bien d’autres s’adonnèrent déjà à divers métiers artisanaux. 
 
Casse-tête nocturne
 
La confection de la chéchia n’est pas aussi simple qu’on peut l’imaginer. Elle passe par six étapes, à savoir le tricotage (pour obtenir le kabous), le foulage (opération qui consiste à fouler fortement le kabous pour son durcissemen), le cardage au moyen du chardon pour lequel on a dû faire entrer les grains, la teinture, le moulage et la finition. Or, le foulage est une opération à très fort tapage ; la nuit, les habitants de Tunis, ne tolérant plus ce casse-tête nocturne, en vinrent à porter plainte au Dey. Celui-ci, saisi de l’affaire, convoqua dans sa cour l’un des chaouachis à s’expliquer sur ce crime de ‘‘trouble-sommeil’’. Pour toute réponse, l’artisan dut confectionner une chéchia entière à la mesure de la tête de son seigneur. Se regardant dans la glace, le Dey en fut ébloui, et ses ministres ébahis, d’autant plus que le chaouachi avait eu le réflexe d’embrocher la couronne du Maitre sur la face frontale de la chéchia. Du coup, ministres, dignitaires et hauts responsables du pays portèrent une chéchia de couleur rubiconde et se pavanèrent à qui mieux mieux. Emulation ou mode oblige, tous les Tunisiens de l’époque, enfants, jeunes et adultes, s’en couvrirent le crâne. Et l’on se mit à lui reconnaître au moins trois mérites : d’abord son prestige (« Un homme sans chéchia est un Roumi dissolu), ensuite sa particularité immunitaire contre le froid (grâce à sa laine) et son caractère… paratonnerre (grâce, paraît-il, à la Qobbyâ en soie). 
 
Nous avons, ici, enjambé deux siècles et sommes à présent à la fin du XVIIIème siècle. La chéchia connaît un essor sans précédent. Sa notoriété a dépassé toutes les frontières pour atteindre l’Algérie, la Libye, le Cameroun, le Nigeria (surtout), l’Egypte, le Soudan et jusque la Turquie et la Grèce. Unique fournisseur dans le monde, la Tunisie exportait sur nombre de pays africains et européens qui, ces derniers, auraient en vain tout fait pour l’imiter. Alors qu’en Turquie la chéchia a subi une légère transformation (plus haute) et fut baptisée « Chéchia Stambouli » (Istanbul ?), en Grèce les habitants d’Athènes lui trouvèrent un nouvel usage. Les chéchias pour bébés auraient également servi de…soutien-gorge pour les femmes. Mis au parfum de ce nouveau mode d’emploi, les artisans de Tunis riaient jusqu’aux larmes à l’idée que les têtes de leurs enfants étaient donc une image des poitrines grecques et que leurs propres têtes ne pouvaient être qu’à l’image des poitrines de leurs propres épouses. On ne le répètera pas assez : la chéchia, de 1610 jusqu’à la moitié du siècle dernier, en passant par toute la période du Protectorat français, était une distinction et un panache pour les Arabes musulmans que nous sommes. 
 
La décadence
 
Soudain, en 1955, un incident matérialiste. La Tunisie, à la veille de son indépendance, avait besoin d’épargner sa provision en devises. Importer de la soie pour en faire des…Qobbyâ était synonyme de sacrilège, un gâchis en tout cas. En bons destouriens nationalistes, les Tunisiens s’étaient résolus à porter la chéchia sans sa Qobbyâ. Sur le coup, la chéchia perdit de sa magie, de son originalité : de chéchia Magidi, elle devint une chéchia au sens austère du terme. On peut deviner facilement la suite de la décadence. L’évolution des mœurs dans un pays qui aspire à la modernité et s’européanise sous l’effet des médias a fait le reste. Le premier à prendre sérieusement du plomb dans l’aile fut évidemment le sefsari. L’on a vite alors prophétisé la disparition à plus ou moins brève échéance de la chéchia. Mais elle tint vraiment…tête. Obstinément. En 1981, l’on comptait au Souk des Chaouchias la bagatelle de…120 fabricants. Entêtement illusoire au fond car les Tunisiens ne la portaient plus, ou très rarement. Et comme sa descente aux oubliettes était peu de chose, il s’en trouva un comédien tunisien qui s’amusa, dans une pièce à grand succès, à porter n’importe comment sur la tête une chéchia avachie et plutôt sale. Du coup, la chéchia devint clownesque, une risée. Jeunes et moins jeunes s’en moquaient et en pouffaient de rire. 
 
A la reconquête d’une identité
 
C’est très facile d’en rire. Mais il y a des familles entières qui vivent de la chéchia. La chéchia est un métier appris et retransmis de pères en fils. Certains sont morts de mort naturelle ; d’autres ont dû fermer boutique faute de pouvoir survivre. Ils étaient deux cents artisans au début des années 80, ils ne sont plus aujourd’hui qu’une petite…trentaine. Le salut, ils le trouvèrent dans l’export. La Libye, évidemment, mais surtout le Nigeria, devenu, grâce à la Tunisie, la plaque tournante, en Afrique (Niger, Sénégal, etc.) de la chéchia tunisienne. Sauf qu’à certains moments de leur histoire, ces pays africains (excepté le Sénégal) connurent des coups d’Etat ; à chaque coup, c’est la chéchia, à Tunis, qui hérite du même coup. Le marché algérien fut perdu en ces mêmes années 80. Seule la Libye, durant de longues années et jusqu’à aujourd’hui, est restée un marché à même de sauver quelque peu la situation. En tout et pour tout, la Tunisie exporte bon an mal an quelque chose dans les 200 mille pièces. Mais c’est très peu en face d’un marché africain dont on ne répond qu’à 5 % des besoins. De surcroît, les quelque trente artisans ne sont pas tous capables d’honorer des commandes de cette importance. De telles commandes supposent un capital, un vrai. Ce serait donc assez optimiste si l’on portait le nombre des exportateurs de la chéchia à dix seulement. Et les autres ? Tous ces autres restés à la merci d’un marché local quasiment fermé ?
 
Dans le Souk des chaouachis de Tunis, tous les artisans le reconnaissent : c’est le Chef de l’Etat en personne qui a fait de tout son mieux pour redonner vie à cette activité et un regain d’intérêt à cet élément identitaire. En décrétant le 16 mars de chaque année Journée nationale de l’artisanat, c’est une bouffée d’oxygène qu’il a insufflée à une profession régulièrement menacée d’extinction. Proposée entre 5 et 8 dinars la pièce (2ème choix) et 10 à 15 dinars (1er choix), la chéchia ne trouve – en hiver ! – acquéreur qu’auprès des vieux. Et encore ! Pour intéresser quelque peu les jeunes, les artisans se sont ingéniés à diversifier les coloris et à broder la chéchia à l’intention des femmes. Oui, ça a marché. Mais très timidement. M. Azzouz Kéhia, vice-présient de la Chambre nationale des Chaouachis, rend également hommage, pour sa part, au ministère du Commerce et de l’Artisanat qui a (presque) imposé l’accès de la chéchia aux grandes surfaces, et à l’Office National de l’Artisanat qui a, certains 16 mars, offert des chéchias à la Foire du Kram juste pour venir en aide aux petits artisans. 
 
Et alors ?... Comment se porte la chéchia ?... Sur la tête, évidemment. Sauf que des millions de têtes n’y pensent même pas…
 
Par Mohamed Bouamoud

 


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