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Artisanat - L'artisanat dans les médinas de Tunis et de Sfaxpar Paul Lowy (Année 1976) lien vers le document complet ICI Introduction Malgré l'inégale importance de leur étendue et de leur peuplement, les médinas de Tunis et de Sfax sont, à maints égards, comparables. Quoique Tunis ait pour site le fond d'une lagune (el Bahira), le débouché maritime y a joué, comme à Sfax, un rôle directeur dans l'urbanisation développée depuis la fin du xixe siècle : dans les deux cas une ville neuve, sur un plan en damier, fut édifiée entre la vieille cité islamique et le port. Ainsi une bipolarisation de l'espace urbain caractérise-t-elle à présent les deux villes, où coexistent deux formes de tissus urbains, mais aussi deux modes d'organisation économique. Les médinas de Tunis et de Sfax conservent notamment les structures corporatives d'un artisanat toujours actif, avec des corps de métiers étroitement spécialisés et groupés par rues ou par quartiers, parfois de manière exclusive. Les deux cités demeurent sans nul doute les plus riches centres d'artisanat en Tunisie et ne sont éclipsées en Afrique du Nord que par les grandes places marocaines de Fez et Marrakech. Surtout, elles maintiennent une grande diversité des activités, quand Kairouan ou Nabeul, par exemple, se spécialisent de plus en plus dans une seule branche, voire un seul métier. A Sfax comme à Tunis, les métiers du bois, du textile, du cuir et des métaux sont tous représentés à des degrés divers, dans un cadre urbain largement conforme encore à ce qu'il fut au siècle dernier. Les deux médinas se prêtent donc bien à l'essai de retrouver et de décrire l'organisation traditionnelle des corps de métiers dans les grandes cités islamiques de la côte tunisienne. En outre, le parallélisme de l'évolution récente de Tunis et de Sfax permet la recherche des modifications que l'essor des villes neuves apporterait à la répartition de l'artisanat dans les vieilles cités. 1. Artisanat traditionnel et paysage urbain à Tunis et à Sfax A. L'organisation corporative traditionnelle et ses survivances Les corporations constituaient une forme où tout métier disposait d'un monopole, matérialisé par l'obligation faite à l'artisan de s'établir en un lieu spécifique à sa profession. La corporation connaissait la hiérarchie tripartite qui existait aussi en Occident : maîtres (ma'atten), compagnons (qualfa) et apprentis (sana') se côtoyaient dans la plupart des ateliers. Chaque métier élisait un amin (syndic), à la fois surveillant, administrateur et représentant de la profession auprès des autorités. Il devait veiller au respect des règles de fabrication, au bon traitement des apprentis, à la collation des grades corporatifs, au déroulement des criées. Son pouvoir dépendait du poids économique de sa corporation dans la cité, h'amin des bijoutiers de Sfax était ainsi considéré comme un interlocuteur privilégié par l'administration beylicale. A Tunis, les amins constituaient un tribunal de l'Orf (de la coutume) veillant à l'application des procédés techniques ancestraux. Aujourd'hui, à Tunis comme à Sfax, les marques de cette organisation demeurent nombreuses. Si la concentration géographique des métiers n'est généralement plus parfaite, elle reste très visible dans la rue comme sur la carte. Les premières infractions à la règle sont en effet récentes : l'installation d'un cordonnier au souk el Attarine (des parfumeurs) fit encore scandale dans Sfax peu avant la deuxième guerre mondiale1 et la scission des artisans du cuivre tunisois entre vieux ceffârin et jeunes swâyriya, fabricants de plateaux, n'est guère antérieure, qui a donné le signal d'un éclatement progressif des localisations artisanales à Tunis2. La hiérarchie tripartite subsiste aussi le plus souvent et les syndicats modernes (U.G.T.T., U.T.I.C.A.) ont parfois bien du mal à prendre pied dans les ateliers. Quant au titre de l'amin, transmis ordinairement de père en fils, il ne recouvre plus qu'un rôle modeste. Ainsi à Tunis, M. Tayeb Selfi, amin de la corporation des chaudronniers, qui hérita cette charge de son père, se contente aujourd'hui d'arbitrer quelques différends entre marchands et clients, et, à Sfax, l'amin des bijoutiers concilie ce titre honorifique avec la présidence de la coopérative qui distribue l'or aux artisans. Si les deux médinas montrent une persistance similaire des vieilles corporations, la densité de l'artisanat et le paysage urbain les différencient très nettement. B. Densité artisanale et paysages urbains A Sfax, les artisans vivifient le quartier des souks3. Ce secteur, lanière d'impasses, couvre un sixième de la superficie de la vieille ville. Les tisserands; les cordonniers s'y entassent, piquent, tissent et clouent, qui sur le toit des souks couverts, où l'on grimpe par d'étroits escaliers de pierre très raides, qui dans une cave ne donnant sur la rue que par une simple trappe relevée. Ici, les échoppes, serrées, regorgent de jeunes apprentis qui coupent le cuir, la semelle, ou travaillent à l'assemblage. Plus loin, des billes de bois d'olivier s'amoncellent dans de minuscules cellules où l'artisan sculpte et façonne pilons, mortiers et manches d'outils. La chaussée même est envahie parfois : selliers ou matelassiers y tassent la bourre, menuisiers ou peintres sur bois y déposent leurs meubles... Passé un long porche, le fondouk4 des forgerons se dispose autour d'une vaste cour aux arcades noircies. Là, ferronniers d'art, chaudronniers, étameurs et forgerons, martelant, maniant quelque pince immense, s'activent dans une ambiance bruyante, une atmosphère enfumée illuminée de temps à autre par la lueur plus vive d'un foyer. A Tunis, les souks couverts des abords de la Grande Mosquée de l'Olivier (ez-Zitouna) se consacrent surtout aux commerces nobles. Cierges de mariage, parfums, épices et somptueuses étoffes brodées sont présentés savamment, le long des galeries, entre des colonnes massives peintes en rouge et serpentées de blanc, sous les voûtes en berceau d'où tombent, de place en place, des faisceaux de lumière. Dans ce cadre distingué, l'artisan se fait plus discret. Seul le quartier des tisserands, à l'est du souk el Beransia5, manifeste une grande activité. Le battement régulier des métiers à bras emplit les rues, rythme la fabrication des haïks6 et des couvertures. Mais ailleurs, l'artisan semble trop au large dans un espace jadis conçu pour lui. Presque partout, le commerce du produit manufacturé, ou bien du « souvenir » pour touriste, prend le pas sur la fabrication et la vente de l'objet artisanal de consommation courante. Rares sont les cordonniers au travail sous la longue voûte blanchie du souk el Belghadjiya qui vend babouches et chaussures. De plus en plus rares aussi les passementiers du souk ed-Dziria, les selliers du souk es-Serrajine et les artisans du petit souk des teinturiers dont l'abandon contraste avec les vives couleurs des souks équivalents de Fez et Marrakech. Cependant, malgré l'irruption du produit fabriqué et la deambulation du touriste, la plupart des souks tunisois conservent leur allure ancienne. Ici, ce sont les mille et un dédales du souk des orfèvres, avec ses modestes ateliers de bois bleu où les femmes drapées de blanc viennent toujours vendre ou acheter les vieux bijoux d'argent des cérémonies familiales : bracelets lourds et ternes finement ciselés, bagues et boucles d'oreilles démesurées. Là, les chaudronniers du souk en-Nahas, maniant les amples couscoussiers de cuivre étamé, se tiennent accroupis sur le sol de terre battue qui facilite le martelage et atténue son bruit et la gêne qu'il cause au voisinage. Là encore, au souk des chéchias, les chaouachis, dans leurs spacieux ateliers de bois ouvragé, se considèrent un peu comme l'aristocratie des souks : dans chaque boutique, une galerie de portraits de famille témoigne de la noblesse du maître, héritier d'une longue lignée, de vieille souche andalouse. La différence des paysages est traduite par celle des chiffres. La médina de Sfax regroupe, sur moins de 24 hectares, quelque 1 600 artisans, tandis que les 83 hectares de la médina de Tunis n'en abritent pas 1 500. La carte des densités oppose ainsi fortement les deux cités : quand la majorité des artisans tunisois se disposent suivant une auréole autour de la Grande Mosquée, ceux de Sfax emplissent presque entièrement l'espace ceint de remparts, qui arrive à saturation. Les artisans sfaxiens débordent leur cadre ancien ; contrairement aux règles communément établies dans toute l'Afrique du Nord, ils s'étagent sur deux ou trois niveaux, montant sur les toits, creusant le sol pour maintenir, tant bien que mal, malgré la croissance de leur . nombre et des quantités produites, le regroupement traditionnel des ateliers. Au contraire, les artisans de Tunis abandonnent en nombre croissant leurs anciens quartiers au profit des seules activités commerciales. Même le souk des chéchias, parfaitement homogène encore voici dix ans, a vu s'installer tout récemment un « bazar » d'objets artisanaux fabriqués ailleurs et destinés à une clientèle touristique. En 1964, P. Pennée dénombrait 91 patrons chaouachis ; nous n'en avons trouvé que 52 en 1973...7 Ainsi, les activités artisanales semblent évoluer en sens contraire dans ces deux cités. Dans les, deux cas, d'anciennes structures d'accueil se maintiennent ; mais, débordées à Sfax par un artisanat conquérant, elles semblent, à Tunis, se vider lentement de leur substance. 2. Deux orientations contraires A. La vocation touristique de l'artisanat tunisois Hadj Mahmoud Agrebi travaille au souk du cuivre de Tunis. Il possède trois boutiques dans le souk, une autre dans la rue Djamaa ez-Zitouna, sur le grand axe de fréquentation touristique entre la « porte de la Mer » et le centre historique8. Aidé de deux apprentis, il fabrique lui-même, dans son atelier du souk, les marmites de cuivre martelé, les mortiers, les couscoussiers pareils à de larges bassines. Il pratique aussi la revente des petits services à thé ou à café destinés à la dot des filles à marier. Les Tunisiens constituent environ 80 p. 100 de sa 480 ANNALES DE GÉOGRAPHIE clientèle ; ils achètent les mortiers pour broyer le piment, les services, rarement une marmite ; ils viennent faire étamer leurs vieilles casseroles. Mais la plupart des grosses pièces sont délaissées au profit de produits manufacturés comparativement bon marché. On tâche de vendre aujourd'hui ces gros articles aux touristes, directement dans la boutique-exposition de Mahmoud Agrebi, 16, rue Dj. ez-Zitouna, ou par l'intermédiaire de revendeurs extérieurs à la médina. Ce cas est bien représentatif de l'effort d'adaptation entrepris par les plus hardis des artisans tunisois. D'abord confinés dans leurs ateliers des souks, ils ont su profiter de la crise du commerce courant de la rue Dj. ez-Zitouna au moment de « l'expérience des coopératives », après 1964, pour y monter des boutiques touristiques au contact du flot sans cesse grandissant des visiteurs européens. En dépit de sa grande modestie, Mahmoud Agrebi se montre à présent très satisfait de la marche des affaires. Plus révélatrice encore de l'évolution en cours, l'expansion des ciseleurs sur cuivre en direction de la ville neuve témoigne de la vocation touristique croissante de l'artisanat tunisois. Les ciseleurs travaillent essentiellement les plateaux. Si de petits objets, cendriers, théière, par exemple, sont importés et simplement décorés sur place, les grands plateaux sont entièrement réalisés dans la médina. Les tôles de cuivre sont découpées à la machine (rue des Tonneliers ou impasse Sidi Ali Azouz), elles sont ensuite embouties mécaniquement et distribuées aux ciseleurs, le long des rues el Morjani et Dj. ez-Zitouna, et dans les impasses attenantes où se pratique le damasquinage des grands plats au fil d'argent (impasse el Houry). Toute cette organisation s'est implantée depuis la guerre et surtout dans la dernière décennie, en lieu et place d'un commerce courant qui caractérisait la « rue de l'Eglise » (actuelle rue Dj. ez-Zitouna) avant l'indépendance. Jadis bordée sans interruption de libraires, épiciers, cordonniers, cafés, restaurants, antiquaires, droguistes et couturiers, cette rue, où se trouvaient aussi nombre d'administrations, juxtapose aujourd'hui sur trois cent cinquante mètres une masse presque parfaitement uniforme de bazars d'objets artisanaux destinés aux touristes, où les ciseleurs travaillent sous les yeux des clients et effectuent parfois des inscriptions sur commande. L'apparente réussite des artisans du cuivre fait cependant figure d'exception. Le débouché touristique n'a que rarement fourni une relève suffisante au déclin des habitudes de consommation anciennes. Ainsi, dans les échoppes des tailleurs traditionnels et passementiers, les enfants croisent la « sedwa » pour le tissage des galons « hesmâ », dans une solitude croissante. Parures, burnous, djellabas, kachabias sont toujours confectionnés, mais le grand âge des maîtres artisans ne trompe pas : bientôt les secrets de fabrication ne seront plus transmis... Le cas des selliers du souk es-Serrajine est encore plus éloquent. Les quatre artisans survivants de cette branche sont aujourd'hui l'objet de la sollicitude des autorités, qui s'émeuvent de voir disparaître une profession riche de traditions artistiques. Un texte de 1896 note la présence de 32 selliers, tout en affirmant qu'ils étaient 120 vingt ans auparavant9. L'ancienneté du déclin correspond évidemment à l'évolution des moyens de portage, mais aussi à la modification des goûts d'une clientèle tunisoise riche, jadis éprise de faste et de représentation. La clientèle étrangère en quête d'exotisme ne pouvait suffire à compenser cette désaffection, compte tenu des prix élevés du produit. C'est tout le problème de l'artisanat tunisois d'aujourd'hui : si l'afflux des touristes permet la vente en grosses quantités du « souvenir » bon marché, elle ne règle pas le problème des objets de prix, qui firent la réputation des souks de Tunis. La recherche du débouché touristique s'accompagne ainsi nécessairement d'une modification du produit qui, malgré les efforts de l'Office National de l'Artisanat, sonne le glas des traditions de qualité. Un seul des quatre selliers rescapés du souk es-Serrajine, Si Sadok Laroussi, reste entièrement fidèle à la spécialité de ses ancêtres. Les trois autres confectionnent surtout de grands sacs de cuir brodés achetés par les touristes. Enfin, seule l'intervention de l'Office National de l'Artisanat, qui commercialise les objets à l'angle de l'avenue de Car-thage et de l'avenue Bourguiba — au cœur de la ville neuve — permet au luthier de la rue Sidi Mefredj et au fabricant de grandes cages à oiseau ouvragées de la rue Ben Nejma, artistes autant qu'artisans, de persévérer dans leur métier. B. Le dynamisme de l'artisanat sfaxien M. Hassen Fricka dirige un vaste atelier de tailleurs modernes rue Bordj el Nar, dans la médina de Sfax. Malgré le remarquable essor de son entreprise, créée en 1963, il ne tient pas à être assimilé à un industriel : ses méthodes de travail restent fidèles aux principes de la confection sur mesure, et il est très attaché au contact direct avec le client. Il a pourtant reçu en 1973 une importante commande de vêtements de travail, pour l'équipement de tout le personnel du réseau sud de la S.N.C.F.T. (chemins de fer), mais son affaire, la « Société Sfaxienne de Confection », demeure solidement ancrée à l'abri des vieilles murailles de la médina... M. Fricka possède aussi, comme tant de vieux sfaxiens, des olivettes dans le sahel et une huilerie dans les faubourgs de la ville. Après nous avoir fait l'honneur de la visite des pressoirs qui ont fondé sa réussite, il nous reçoit dans son bureau ; au mur, une carte du Monde donne bien la mesure de ses ambitions et de son dynamisme ! Dans la médina, les orfèvres, quoique plus anciens et bien structurés, font preuve d'une ardeur semblable. Dotés d'une coopérative qui achète l'or et le répartit aux artisans (200 grammes mensuels par maître), la corporation rayonne largement au-delà des murailles de la vieille ville et même de la région, puisqu'une part notable de la production est vendue aux bijoutiers de Tunis. Les métiers du cuir, exercés depuis des siècles, conservant des corporations hiérarchisées, donnent une idée plus précise encore de cet esprit d'entreprise qui, à Sfax, permet à de vastes secteurs de l'artisanat de suppléer aux carences locales de l'industrie, et parfois de concurrencer victorieusement cette dernière dans le cadre d'un capitalisme naissant. Les quelque 800 cordonniers de Sfax paraissent omniprésents dans la médina. Dans un minuscule atelier, une dizaine d'artisans, souvent très jeunes, confectionnent la tige (tigeurs), découpent la semelle ou assemblent les deux éléments (fondeurs). Certes, quelques belghadjiyas taillent, assemblent et brodent les babouches, mais, pour la plupart, les cordonniers appliquent la division du travail pour la fabrication des chaussures. L'origine de cette mutation se situe au moment où, durant la seconde guerre mondiale, l'artisanat sfaxien fut appelé à pallier l'insuffisance des importations puis, juste après le conflit, appelé à approvisionner le marché français. La métropole, en introduisant dans la médina des matières premières de remplacement (bois et caoutchouc) bouleversa les modèles de chaussure, mais aussi l'attitude des cordonniers devant leur métier. La recherche du rendement devint une priorité et, après une période transitoire, la production reprit avec l'Indépendance en profitant de la prohibition des importations de chaussures et des prêts de la Caisse Interprofessionnelle. Les matières premières sont acquises en gros par la corporation et la vente s'effectue en grande partie par l'intermédiaire du réseau commercial de grosses entreprises (Bâta). Les lois de l'économie de marché ont fait reculer les principes de la cité islamique, sans les oblitérer tout à fait. Le respect des traditions musulmanes d'étanchéité entre la vie familiale et la vie professionnelle s'est d'abord traduit par une croissance en volume (utilisation des caves et des toits) mais, en dernier lieu, quelques ateliers débordent du cadre réservé des souks pour s'ouvrir dans les skiffa (vestibules en chicane) des demeures les plus proches. Nul doute cependant que la force actuelle des cordonniers sfaxiens réside dans les situations respectives de l'industrie et de l'artisanat en Tunisie. Les innovations sont nombreuses, mais les artisans ont écarté résolument jusqu'ici la mutation décisive que serait la création de grands ateliers. Tigeurs et fondeurs sont reliés par de jeunes livreurs qui parcourent les rues chargés de piles vertigineuses de boîtes. Une telle multiplication des tâches est créatrice d'emplois, mais dans le contexte d'économie libérale qui est celui de la Tunisie d'aujourd'hui, elle correspond à une multiplication des coûts, qui rend l'essor actuel très vulnérable. 3. La répartition des corps de métiers : une remarquable similitude A. Les métiers liés aux « portes » A Tunis comme à Sfax, il existe certains métiers dont la localisation traduit de toute évidence depuis longtemps la présence d'une clientèle faubourienne ou rurale. Ces métiers, logiquement situés à proximité des anciennes « portes » (presque toutes démolies à Tunis) étaient au service des visiteurs peu familiers des rites urbains ou bien trop chargés pour pénétrer plus avant dans la cité. Ils voisinent généralement avec les principaux fondouks ou Oukalas 10 qui recevaient voyageurs et caravanes. Ainsi à Sfax, près de Bab Djebli, les fabricants de tamis approvisionnent les agriculteurs du sahel. Ils utilisent toujours une vieille technique qui associe le travail du bois et celui du cuir : l'artisan découpe des peaux en bandes étroites qu'il fixe à un tambour de hêtre, et tisse un maillage plus ou moins dense, pour le calibrage des olives, le tamisage du grain... Certains tamisiers font aussi depuis longtemps des dalous de cuir (seaux) destinés aux norias. Toutefois, les maillages grillagés et les dalous en caoutchouc se vendent de plus en plus. La localisation des selliers de Tunis près de Bab Menara, au voisinage des dernières belles oukalas sauvegardées, correspondait certainement autrefois à l'accueil des convois de riches marchands, tandis que la situation des forgerons, fournisseurs d'outils et de charrues, répondait aux besoins de la campagne. Enfin, la localisation périphérique de certains métiers doit être liée au bruit ou à la pollution qu'ils occasionnent : c'est le cas des teinturiers ou des étameurs, toujours loin du centre. Ces facteurs de localisation ont joué pleinement — et jouent parfois encore — à Tunis comme à Sfax. La répartition similaire de ces métiers périphériques dans les deux médinas n'est donc pas a priori surprenante. Mais la disposition des corporations d'artisans dans les souks du centre, autour de la grande mosquée, paraît elle aussi comparable d'une ville à l'autre, et cette remarquable similitude mérite d'être étudiée précisément. B. La répartition sectorielle des corps de métier autour des grandes mosquées L'étude de la répartition des artisans du centre a été menée, dans les deux médinas, par filtrage de zones rectangulaires identiques autour des grandes mosquées. Les deux grilles semblables, centrées sur les deux sanctuaires principaux, s'orientent pareillement suivant la direction Djamaa-Ville neuve. Huit images sont ainsi obtenues, pour les quatre branches d'activité dans les deux cités. La ressemblance de la répartition des métiers est très nette, abstraction faite de la plus forte densité sfaxienne. Cette ressemblance se confirme si, partant de ce carroyage des zones centrales, nous calculons, pour chacun des métiers, un centre de gravité. Le calcul de ces barycentres est effectué pour chaque ville dans un repère cartésien dont les axes — conformes aux directions de la grille de filtrage — prennent pour origine la grande mosquée n. Tenant compte de la localisation et de la densité des carreaux dans un tel repère, nous obtenons les résultats suivants (grandes mosquées confondues enx = 0;y = 0): Les répartitions des corps de métiers autour des sanctuaires principaux de Tunis et de Sfax se révèlent ainsi tout à fait semblables ! Certains barycentres se superposent presque exactement, et cette observation vaut particulièrement pour les centres des métiers les mieux représentés (orfèvres, cordonniers, tailleurs modernes), tandis que les exceptions concernent des corporations qui sont squelettiques dans au moins l'un des deux centres (forgerons, ébénistes). II est donc possible de représenter schématiquement la localisation des corps de métiers au voisinage de ces deux grandes mosquées. Ce modèle privilégie l'axe Mosquée-Ville neuve ; applicable à Tunis comme à Sfax, il devrait être vérifié dans d'autres médinas au site et à l'évolution comparables. L'axe ville neuve-mosquée est aussi, depuis toujours, l'axe qui traverse la médina selon la direction fondamentale : débouché maritime-arrière-pays. C'est par rapport à cette direction que les corps de métiers se disposent autour de la Djamaa centrale. La corporation des orfèvres, très regroupée, se situe à gauche de cet axe ; les métiers du cuir à droite — exception faite des selliers tournés vers l'arrière-pays. Les artisans du cuivre, les métiers du bois s'orientent vers la ville neuve et, parmi eux, les métiers d'expansion récente (ciseleurs ou ébénistes) sont particulièrement diffus et généralement plus périphériques. Les tailleurs modernes (métier récent aussi) se groupent également en direction de la ville neuve, restant toutefois le plus souvent au contact du centre commerçant. Les vieux métiers du textile, tissage, passementerie, chéchias, vêtements d'apparat, se serrent à l'ombre de la Grande Mosquée, à l'opposé des précédents. Enfin les fabricants de tamis, forgerons, teinturiers, s'attachent aux débouchés vers la campagne ou le faubourg. De la sorte, des secteurs de cercle se définissent autour du sanctuaire : orfèvres, tisserands, tailleurs traditionnels, cordonniers et babouchiers, chaudronniers et ciseleurs sur cuivre (propres à Tunis), tailleurs modernes, encadreurs, ébénistes et menuisiers se succèdent dans le sens des aiguilles d'une montre. Conclusion Pierre Pennée a pu voir, dans la persistance des souks de Tunis, une « économie de résistance », où le système corporatif se défend contre les assauts d'une économie concurrentielle. Les exemples des médinas de Tunis et de Sfax montrent l'alternative essayée par les artisans pour sortir de la défensive : recherche d'une clientèle nouvelle et lointaine aux goûts exotiques, ou effort de production quantitativement capable de pallier les insuffisances de l'industrie. Mais ces deux tentatives s'avèrent également fragiles, car étroitement tributaires de facteurs extérieurs au pouvoir des artisans. L'afflux des touristes, peut-être éphémère, est en tout cas largement indépendant de l'initiative tunisienne, et les carences de l'industrie seraient brutalement comblées, dans tel ou tel secteur, par la création d'une grosse unité de production ou l'ouverture d'une frontière. Le problème de l'artisanat tunisien, étroitement soumis aux relations avec l'étranger, apparaît en cela bien caractéristique de l'économie d'un pays sous-développé. Mais, au-delà des formes différentes que revêtent, à Tunis et à Sfax, les efforts d'adaptation en cours, il faut souligner la fidélité aux anciennes structures, notamment en ce qui concerne l'implantation géographique des métiers dans la cité. Sans doute cette fidélité est-elle, plus généralement, celle qu'exprime la permanence, en Afrique du Nord et ailleurs, de cités islamiques fermées, maintes fois promises à la pioche des démolisseurs mais toujours présentes, toujours aptes à perpétuer, dans un accord étroit du cadre architectural et de la fonction économique, l'héritage d'une civilisation originale. NOTES 1. Cf. L. Golvin : « Au souk des artisans des tamis », IBLA, Tunis, 1945. 2. Cf. J. Berque : « Médina, ville neuve et bidonville », Cahiers de Tunisie, Tunis, 1958. 3. Par « quartier des souks » nous entendons ici : quartier de la ville islamique dont la fonction résidentielle est pratiquement exclue et qui regroupe, dans des formes architecturales particulières, l'essentiel des activités commerciales de la cité. Souvent édifié, comme à Tunis ou Sfax, autour de la Grande Mosquée à prône hebdomadaire, le quartier des souks est parfois totalement isolé la nuit. A Tunis, les massives portes de bois clouté qui barraient les ruelles des commerces riches ne ferment plus, mais un système de gardiennage nocturne existe toujours. 4. Le fondouk est une forme architecturale constituée de cellules rangées autour d'une cour fermée, servant à l'accueil des voyageurs ou, plus récemment, à abriter l'artisanat. 5. El Beransia : des Bransis, ou fabricants de burnous. 6. Le hàik des Tunisoises est une pièce de drap blanche finement tissée, très caractéristique. 7. Cf. P. Pennec : « La transformation des corps de métiers de Tunis sous la pression d'une économie externe de type capitaliste », ISEA (A.N.), Tunis, 1964 et J. Lowy : L'artisanat de production dans la Médina de Sfax, Mémoire ronéoté, Caen, 1973. 8. La Porte de la Mer, « Bab el Bhar » donnant sur la ville neuve, était la « Porte de France » sous le protectorat... La « Djamaa ezZitouna » est la Grande Mosquée de l'Olivier, la plus ancienne (732-864) et la plus sainte de Tunis. 9. Cf. A. Louis : « Sellerie d'apparat et selliers de Tunis », Cahiers des Arts et Traditions Populaires, INAA, Tunis, 1968. 10. L'oukala, pourvue généralement d'un étage et de finition soignée, reste une forme architecturale voisine du fondouk, avec ses cellules qui ne reçoivent le jour que par la porte regardant sur la cour fermée. Elle servait à la fois d'entrepôt et d'hôtellerie pour les caravanes. L'ARTISANAT DANS LES MÉDINAS DE TUNIS ET DE SFAX. — Résumé. — Les médinas de Tunis et de Sfax ont bien des traits communs : les deux vieilles villes se situent à proximité d'un port maritime, dont elles sont séparées par une ville neuve de conception européenne, et les deux cités abritent, autour de leur grande Mosquée, des corporations artisanales nombreuses et diverses. Dans ces conditions, la comparaison des deux médinas permet de préciser une remarquable similitude des localisations des corps de métiers. Elle montre également deux tentatives très différentes d'adaptation de l'artisanat à des conditions économiques nouvelles. HANDCRAFT IN TUNIS AND SFAX MEDINES. — Abstract. — Tunis and Sfax medines hâve many similarities. The old towns are both located near the harbour from which they are separated by a modem european city. Both towns gather, around their mosque, a great number of various handicraft guilds. Therefore, when comparying the two medines, it is easy to point out the notable similarity concerning the location of guilds. It also shows two différent attempts to adjust handicraft to new economical conditions. Date de création : 22/07/2012 : 05h47
Dernière modification : 31/07/2012 : 11h25
Catégorie : Artisanat
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Artisanat - L'artisanat dans les médinas de Tunis et de Sfax

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